Axe 3 Connexions, circulations, croisements (Dir. B. Gourisse)

Le point de vue problématique travaillé dans cet axe est celui des croisements et des circulations entre espaces participant de la production des ordres sociaux et politiques. Les croisements et les circulations dont il est ici question concernent d’abord les échelles d’analyses (locales, nationales, transnationales et internationales) et des scènes sociales afférentes. De façon complémentaire, la focale porte aussi sur les relations entre les espaces sociaux (politiques, juridiques, économiques, syndicales, militaires, confessionnelles, ethniques, etc.). Saisir la production de l’ordre politique au prisme des connexions, des circulations et des croisements entre échelles et entre espaces sociaux permet alors d’interroger la monopolisation de l’activité politique par ses professionnels, sa légitimation et sa contestation. L’objectif est d’éviter toute délimitation a priori du politique et d’en faire un espace distinct d’autres faits et processus sociaux.

Il s’agit d’une part de mettre au cœur du travail théorique et empirique les opérations pratiques de connexion et de circulation entre scènes locales, nationales, internationales ou transnationales. Au constat de l’existence de processus d’importations de normes, savoirs et pratiques de gouvernement, l’équipe privilégie donc une interprétation dialectique des translations, traductions et interactions, afin d’identifier les façons dont les zones et acteurs en contact se transforment en interagissant. D’autre part, plutôt que d’explorer des dynamiques sectorielles exclusivement considérées pour elles-mêmes (notamment celles du champ politique), les travaux de l’équipe privilégient une approche multisectorielle de la constitution et de la structuration des champs sociaux pensés non seulement les uns par rapport aux autres, mais également les uns aux travers des autres (Lahire 2012). Cette problématique des connexions et des croisements peut se décliner à un niveau d’analyse macrosocial, pour saisir l’hybridation des logiques sectorielles : judiciarisation du politique, économicisation du droit, « médiatization » du politique, etc. De façon complémentaire, elle peut également se décliner à un niveau microsocial, en prenant pour objet les stratégies d’accumulation et de conversion de ressources par les acteurs. À un niveau mésosocial, on pourra étudier les dynamiques de changement provoquées par la mobilisation de réseaux multisectoriels concurrents.

Fondé sur la conviction d’une unité de la démarche des sciences sociales, cet axe de recherches se veut enfin le lieu d’une articulation interdisciplinaire. Prenant acte du caractère souvent artificiel des clivages séparant leurs diverses sous-disciplines, ainsi que la fécondité des démarches qui entreprennent de les décloisonner (sociohistoire, sociologie historique, sociologie du droit, économie politique, etc.), les chercheurs rassemblés dans cet axe entendent dépasser la question des objets pour investir des problématiques de recherche communes susceptibles d’éclairer de façon autrement plus novatrice les processus analysés et de dessiner des programmes de recherche comparatifs. Il s’agit alors de déployer des problématiques susceptibles de construire nos objets de façon croisée, afin qu’ils deviennent les lieux d’éclairages multiples et cumulatifs. Dans cette optique, les questions relatives aux méthodes, aux outils théoriques, aux notions et aux concepts structurant la recherche font l’objet d’une réflexion commune, afin de faire vivre au concret l’interdisciplinarité dont cet axe désire être l’un des ateliers.

Les perspectives de l’Axe Connexions, Circulations, Croisements se déclinent autour de 3 programmes de recherche :

PR « La structuration des champs du pouvoir »

L’attention portée aux relations entre espaces sociaux conduit à se poser la question de la structuration des champs du pouvoir. La notion de champ du pouvoir constitue un outil privilégié pour analyser, de façon relationnelle, la relative stabilisation des modes de domination dans la société. Tel que définit par Pierre Bourdieu, le champ du pouvoir est « un champ de forces défini dans sa structure par l’état du rapport de force entre des formes de pouvoir, ou des espèces de capital différentes. Il est aussi inséparablement un champ de luttes pour le pouvoir entre des détenteurs de pouvoirs différents » (Bourdieu 1989 : 375-376). Il constitue donc un outil théorique utile dans l’analyse des concurrences entre acteurs visant à imposer un principe de domination dominant et opposant différentes espèces de capital (économique, culturel, social, politique, militaire, identitaire, etc.), ainsi que pour comprendre les modalités de conversion des différents capitaux. Les membres de ce programme accordent une attention particulière à la question de l’articulation entre champs du pouvoir local, national, et international.

PR « La production du social »

Ce deuxième programme vise à analyser la production du social par l’action politique, saisie par les jeux d’imbrication, de circulation et d’hybridation des dynamiques sectorielles. En observant les phénomènes d’interaction entre une multiplicité de sphères sociales (juridique, économique, politique, universitaire, militaire, confessionnelle, ethnique, etc.), on désire se donner les moyens d’analyser la multiplicité des effets de la rencontre sur l’ensemble des participants de l’interaction. Cette perspective peut ainsi éclairer les enjeux contemporains des mutations du droit ou de la place du droit dans l’action publique et, plus généralement, dans la régulation des sociétés contemporaines, comme le fruit de la confrontation des rationalités juridique et des rationalités économiques et managériales, et donc de rapports de force entre élites aux capitaux concurrents. Analyser l’action publique comme un processus multisectoriel, c’est aussi, par exemple, interroger les collusions politico-criminelles, politico-mafieuses ou politico-financières, l’entretien de réseaux clientélaires, la corruption, le système de dépouilles, etc., c’est-à-dire les configurations dans lesquelles l’accès aux ressources et aux positions étatiques donne lieu à des collusions liant protagonistes des arènes officielles et acteurs d’horizons sociaux variés, dans les pays occidentaux ou ailleurs. La professionnalisation du lobbying et des affaires publiques a consacré la pénétration des intérêts et des modes d’actions de divers secteurs dans la pratique politico-administrative la plus ordinaire. Il sera par exemple possible d’étudier le processus législatif pour montrer finement les entrecroisements d’acteurs appartenant à des secteurs variés et l’enchevêtrement de leurs logiques d’action. Il s’agit donc de réinvestir la question de l’autonomie relative des champs sociaux, en accordant une attention particulière aux « dynamiques interchamps » et à leurs effets sur l’économie interne des champs mis en connexion.

PR « Modalités de légitimation et de contestation de l’ordre politique »

Le troisième programme de recherche porte sur les modalités intersectorielles de la légitimation et de la contestation de l’ordre politique et de leurs fondements. C’est ainsi aux espaces sociaux concourant à la domestication politique et à leurs relations avec le/la politique que s’intéresse ce programme : champ juridique, champ journalistique, champ intellectuel, organisations de mouvement social, etc. On s’intéresse plus particulièrement aux modalités (par le droit, par la force, etc.) et processus intersectoriels à l’œuvre dans la diffusion et la contestation de ces principes de légitimation. Ce questionnement nourrit par exemple une réflexion sur l’accumulation de capital médiatique comme capital symbolique réputé opérant dans un grand nombre d’espaces sociaux.