Soutenance de thèse EDDSP

Bérénice Crunel-Bedouet

Soutiendra sa thèse intitulée :

Une élite subalterne « au service du spectacle ». Ethnographie d’une machinerie d’Opéra.

Mercredi 10 janvier 2024 à 13 heures à la Manufacture des Tabacs – Bâtiment Q – Salle MQ 212

Le jury sera composé de :

Sophie BEROUD, Professeure des universités, Université Lyon 2 Lumière (rapportrice)
Philippe COULANGEON, Directeur de recherches, Sciences Po Paris (rapporteur)
Stéphane BEAUD, Professeur des universités, Sciences Po Lille (examinateur)
Hyacinthe RAVET, Professeure des universités, Université Paris Sorbonne (examinatrice)
Éric DARRAS, Professeur des Universités, Université Toulouse Capitole (co-directeur)
Pierre-Emmanuel SORIGNET, Maître d’enseignement et de recherche, Université de Lausanne (co-directeur)

Avis de Soutenance - Mme CRUNEL BEDOUET

Résumé de la thèse :
Au sein d’une maison d’opéra à la renommée internationale, cette thèse met en lumière un collectif de contributeurs au spectacle souvent laissés dans l’ombre : les machinistes. Ces techniciens occupent une position subalterne dans un établissement ou leur subordination à un ordre bureaucratisé est redoublée par leur dévalorisation dans les hiérarchies symboliques et sociales de l’institution, donnant lieu à l’expression d’un mépris de classe diffus. Alors que le paradigme néomanagérial vient actualiser cette relation de domination, il s’agit de comprendre les conditions de possibilité et les accommodements qui rendent cette situation acceptable, voire enviable, pour les machinistes.

Car ces subalternes ne sont pas pour autant démunis. La démonstration soutient que le sens pratique de ces machinistes leur permet de tirer profit des marges d’une configuration de forte interdépendance. Ils disposent en effet d’une certaine autonomie pour apporter leur contribution, incontournable au déroulement des représentations, avec un niveau d’exigence conforme à la réputation d’excellence de la Maison. Ces subalternes, qui constituent une élite informelle de leur métier, mobilisent l’adaptabilité, l’inventivité, la réactivité dont ils font preuve au travail pour faire face aux manifestations quotidiennes de la violence symbolique. Derrière le quant-à-soi et les pratiques permettant de contourner la contrainte, renégocier des consignes ou répondre aux atteintes à leur respectabilité, c’est toute une économie morale qui soutient l’affirmation et l’autonomisation des machinistes. Au sein de leur brigade, ils entretiennent ainsi un contre-discours articulant fierté d’appartenir à l’institution et de participer à la production de spectacles d’exception, valorisation du travail « bien fait » et revendication d’une culture ouvrière assortie d’un idéal de virilité stylisés, qui construisent un antagonisme de classe avec les dirigeants et les artistes. Cette politisation pratique est prolongée par une tradition d’adhésion à un syndicalisme « de lutte ».

La reproduction du collectif est assurée par un processus de sélection et de formation « sur le tas », peu formalisé et centré sur la mise à l’épreuve ; un dispositif particulièrement propice au repérage des dispositions à développer le sens pratique machiniste et le sentiment de loyauté vis-à-vis de la brigade. La socialisation professionnelle intense requière un investissement « corps et âme », entre conditions de travail exigeantes (physicalité, horaires alternés, stress et autres formes de pénibilité), adhésion à l’univers symbolique brigadier et participation à ces rituels (plus ou moins festifs). Cette définition traditionnelle de la machinerie est néanmoins remise en question par le développement d’une vision plus technique du métier, portée par des machinistes socialement plus dotés et souvent issus des premières formations professionnelles créées dans les années 2000. Le « conflit de générations » qui apparait engage une lutte de redéfinition des critères de professionnalité et des manières de pratiquer le métier. Les appropriations différenciées de la culture et des ressources brigadières questionnent également la manière dont les machinistes peuvent continuer à défendre collectivement leurs conditions de travail et leur position dans l’établissement, renégociées par les politiques néogestionnaires. Face à l’intensification du travail, la réduction de l’autonomie, la responsabilisation individuelle, le resserrement des marges de liberté du petit encadrement et le désarmement du syndicalisme « de lutte » à travers les dispositifs de concertation, le sens pratique brigadier peut-il encore soutenir les intérêts et le respect des machinistes dans l’établissement ?