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SIMON GRAUBY
UT CAPITOLE
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Résister à « la chimie », modernisation agricole et écologies ordinaires des premiers agrobiologistes (1965-1990)
Loin du label, de la certification européenne et des primes (en bernes) à la conversion, l’agriculture biologique, des années 1960 jusqu’à son institutionnalisation au cours des années 1980, représente une des premières contestations en actes du modèle agricole dominant, une critique paysanne de la « chimie ». L’enjeu de cette thèse est de s’intéresser à celles et ceux qui firent exister, de leurs mains, sur leur ferme, dans leur village et au sein des organisations agricoles, cette agriculture alternative. Une histoire d’agriculteurs et d’agricultrices résistant à l’imposition de savoirs descendant et inventant d’autres manières de cultiver la terre.
Ce travail propose de (re)questionner les débuts de la bio au prisme de l’histoire environnementale, de la sociologie des espaces ruraux et de celle de l’écologie des classes sociales. Une perspective qui invite à renouveler l’approche méthodologique de l’objet « bio » en écrivant une histoire « par le bas », une sociologie des groupes sociaux dominés, depuis les espaces ruraux sans misérabilisme. Elle invite également à forger un nouveau cadre théorique pour saisir les rapports endogènes et passés des agriculteurs et agricultrices à leur environnement, et la place de la bio dans des configurations locales, des territoires en pleine modernisation agricole. En s’appuyant sur des entretiens avec les agrobiologistes, leurs conseillers et les militants qui les soutinrent, mais aussi leurs archives et celles des groupements locaux d’agriculteurs biologiques, des premières organisations du mouvement et enfin des archives publiques (Chambres d’agriculture, ministère de l’agriculture, INRA…), cette enquête propose une démarche hybride combinant collecte et analyse historienne des archives (écrites et orales) et étude sociologique d’entretiens biographiques. Une démarche qui a pour objectifs de restituer des histoires locales de l’agriculture biologique, de retranscrire les trajectoires des pionniers et pionnières de l’agriculture biologique, et d’enregistrer l’inscription de la bio dans la matérialité environnementale de territoires faisant face à la dégradation de leurs écosystèmes.
Ainsi, complémentairement aux premiers travaux agronomiques focalisés sur la productivité et /ou la viabilité économique des exploitations bio, d’une histoire des idées, faisant le beau rôle aux idéologues, d’une sociologie politique, centrée sur les organisations et/ou les élites, et d’une science politique, fixé sur la dynamique d’institutionnalisation ; nous réinscrirons l’histoire de la bio dans celle de la transformation de l’organisation sociale du travail et de la production agricole, et de ses conséquences sociales et culturelles dans les espaces ruraux, mais également dans celle de la structuration des enjeux environnementaux et de l’évolution des rapports sociaux à l’alimentation et à la santé, et enfin dans celle de la politisation des groupes sociaux ruraux. Ancré dans trois territoires (Yonne/Bourgogne, Gers/Sud-ouest, Maine-et-Loire/Ouest laitier), nous nous intéresserons plus particulièrement aux dynamiques de polyculture-élevage (et aux spécialisations ultérieures) de zones de plaines, rassemblant des agrobiologistes aux trajectoires et appartenances diverses.
En fuyant les marges ensoleillées du sud de la France et les dynamiques de retour à la terre, compagnons de route des sciences sociales, cette thèse s’intéresse à des « gars (et des filles) du coin », à des éleveurs, des céréaliers et des maraichers ; à des territoires et des vivants qui font face au toxique et à la dégradation des milieux par l’agriculture productiviste et chimique. En refusant la légende noire des débuts mystiques et réactionnaires de la bio qui anéantie la critique et renforce le récit d’allégeance des agriculteurs au paquet modernisateur (légende utile qui disqualifie objets et sujet d’une lutte et d’une alternative), cette étude voudrait donner la parole à des écologies ordinaires, des économies morales, des quant-à-soi ; à des colères et des initiatives dans leur contexte et à distance du champ politique, sans neutraliser les appartenances conservatrices de certains acteurs.